|
La société
occidentale et moderne a fondé son unité sur le progrès.
Elle a enchanté l'avenir par la perspective d'un futur meilleur.
Dans cette société moderne émergente le mouvement
ouvrier s'est défini pour une distribution plus juste des
fruits de la dynamique du progrès.
Aujourd'hui
c'est par l'épuisement de son utopie fondamentale, le progrès,
que la modernité se meurt. Le progrès scientifico-technique
a blessé la nature dans son équilibre, le progrès
libéralo-marchand a accru les inégalités, le
progrès communicationnel a dérégulé
l'espace et le temps des relations interpersonnelles. Aux discours
progressistes, aux promesses d'un monde meilleur demain, les petites
gens ne croient plus et n'engagent plus leur force. L'avenir s'efface,
seul le présent compte. En cette matière les petites
gens et surtout les plus jeunes précèdent les intellectuels,
les cadres et les dirigeants. Ils prennent acte et veulent redonner
sens à la vie aujourd'hui.
Le bon sens
populaire n'accède-t-il pas dès à présent
à une postmodernité alors que les appareils syndicaux
et ouvriéristes restent modernes dans un monde qui ne l'est
plus ? N'est-ce pas là la ligne de rupture, la crise de reconnaissance
qui commodément est appelée crise du militantisme
? Un changement des mentalités a eu lieu. Reste à
lui donner une traduction au sein du mouvement ouvrier. La militance
n'est pas morte mais elle ne se mobilisera pas pour un progrès
sans fin et sans but autre que lui-même.
Ce regard nouveau
sur le déroulement du temps n'exclut pas l'engagement mais
lui donne un sens et une expression nouvelle. La crise actuelle
est celle d'un passage conflictuel entre le progrès moderne
et l'équilibre post-moderne. Les petites gens sauront se
mobiliser dans la transition qui est engagée. Ils seront
les militants de :
- l'équilibre contre le progrès
- la nature contre la science
- la relation contre la communication
- la proximité contre la mobilité
- l'égalité contre le marché
- le bonheur contre l'utopie
- l'interculturalité contre la mono-culturalité mondialisée
Au fond tout
cela les marchands le savent. Mais c'est la marche du progrès,
de la nouveauté, des besoins recréés qui les
alimente et leur donne leur pouvoir. Le progrès donne au
capitalisme la justification de l'exploitation et du sacrifice des
générations successives de travailleurs. Le capitalisme
est dépourvu de base morale, l'esprit qui l'entretient puise
son souffle dans la perspective d'un avenir meilleur, d'une maîtrise
du monde par l'homme, d'un enrichissement matériel sans limite.
Les mouvements
sociaux de gauche restent pertinents dans leur combat pour plus
de justice. Mais ils doivent refonder leur combat ni dans le passé,
ni dans la perspective d'un futur meilleur mais bien dans le présent.
Cette refondation passe par l'écoute des petites gens. A
défaut la gauche joue les intérêts cyniques
de l'exploitation libérale.
Bernard Kerger
|