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Perspectives MOC n°22

Editorial : Un livre à emporter sur une île déserte

 

Michel Montaigne est né en 1533 dans le Périgord. A cette époque, le monde sort du moyen-âge. Enfant, il étudie le latin et le grec. Jeune adulte, Montaigne succède à son père à la magistrature de Rouen puis à la mairie de Bordeaux. En 1565, il hérite du château familial et il s'y retire. Il fait installer dans une tour paisible une pièce extraordinaire : elle domine la campagne et elle contient sa bibliothèque. Sur les poutres du plafond, Montaigne fait graver des citations latines et grecques ; il est ainsi en discussion permanente avec les auteurs du passé. " Le commerce des livres côtoie tout mon cours et m'assiste partout. Je ne voyage sans livres, ni en paix, ni en guerre. Ils sont à mon côté pour me donner du plaisir à mon heure. Je me détourne souvent à ma bibliothèque. Je vois sous moi mon jardin et ma basse-cour. Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre ; tantôt je rêve, tantôt j'enregistre. Ma bibliothèque est au troisième étage d'une tour. Je passe là et la plupart des jours de ma vie, et la plupart des heures du jour. "

Montaigne commence la rédaction de ses pensées, " Les Essais ". Il part à la recherche de la sagesse. Qu'est-ce qu'une vie réussie ? Qu'est-ce qu'une conscience heureuse ? Existe-t-il un sage ?

Aujourd'hui, à la veille des vacances, j'écris cet édito dans ma petite bibliothèque. Je me prépare au grand départ pour une île déserte. Je ne peux emporter qu'un livre, un seul. Je laisse avec un peu de nostalgie Debray et Gauchet, Ferry et Comte Sponville, Rosanvallon et Boltanski, Rawls et Tourraine. Adieu mes amis. " Je ne cherche aux livres qu'à m'y donner du plaisir par un honnête amusement, ou, si j'étudie, je n'y cherche que la science qui m'instruise à bien mourir et à bien vivre. Les difficultés, si j'en rencontre en lisant, je n'en ronge pas mes ongles ; je les laisse là, après leur avoir fait une charge ou deux. " Un livre, un seul. Je glisse dans ma valise " Les Essais " de Montaigne.

Pendant ses vacances, lorsque le sage de Montaigne voyage, c'est sans s'astreindre à un itinéraire déterminé. Pendant ses vacances, lorsqu'il plante ses choux, il ne les plante pas pour qu'ils poussent : ce serait pure folie car cela reviendrait à choisir un avenir de soucis et de tracas. Il plante ses choux pour se sentir en train de faire quelque chose, c'est-à-dire de vivre et d'être. Difficile d'être le sage de Montaigne parce qu'au souci de l'avenir se lie indissolublement la crainte de la mort. " Je sens la mort qui me pince continuellement. Si toutefois j'avais à choisir, ce serait, plutôt à cheval que dans un lit, hors de ma maison et éloigné des miens. Il y a plus de crève-cœur que de consolation à prendre congé de ses amis. Je me contenterai d'une mort recueillie en soi, quiète et solitaire, toute mienne, convenable à ma vie retirée et privée. J'ai assez affaire à me consoler sans avoir à consoler autrui. "

Comment dire tout le travail de qualité réalisé par l'équipe MOC ? Montaigne encore : " Je me jette naturellement à un parler sec à qui ne me connaît d'ailleurs et m'offre maigrement à ceux à qui je suis. Et me présente moins à qui je me suis le plus donné : il me semble qu'ils doivent lire en mon cœur, et que l'expression de mes paroles fait tort à ma conception. A bienvenir, à prendre congé, à remercier, à saluer, à présenter mon service et tels compliments verbaux des lois cérémonieuses de notre civilité, je ne connais personne si sottement stérile de langage que moi. " Merci donc mes amis. Je m'en vais sur mon île, " Les Essais " sous le bras.

Ne vous méprenez pas. Je pars pour une île déserte. Je n'ai pas dit que je ne reviendrai pas. Bonnes vacances.

Bernard Kerger


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Dernière mise à jour : 19 janvier 2009
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