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Les sociétés
sont multiples. Leur diversité à travers l'histoire
et l'ethnographie ne cesse de surprendre. Ethnologue, anthropologue,
sociologue, historien ou philosophe, chacun a cherché les
points communs et les invariants qui rassemblent les hommes et font
le lien social.
Georges Dumézil
expliquait la cohérence des sociétés indo-européennes
par les interactions du guerrier, de l'agriculteur et du prêtre.
En actualisant le propos on dira que le lien social est le fruit
d'un jeu d'échanges au sein des champs politiques (le guerrier),
économiques (l'agriculteur) et culturels (le prêtre)
et entre ces champs. Ce qui suit montre que ce modèle peut
être appliqué aux sociétés d'Europe occidentale.
Celles-ci furent
d'abord et pendant longtemps une société politique.
Les lois du sang établissaient les hiérarchies et
les rapports sociaux. Chacun occupait une place et un rôle
attribués par l'hérédité : serf ou seigneur.
Cette société était régulée par
une discipline imposée par la force du guerrier. Le travail
réflexif des Lumières et le basculement des révolutions
aboutirent au renversement de ces hiérarchies et à
l'établissement de l'égalité des citoyens devant
la loi.
Cette libération
politique s'accompagna cependant d'un nouvel enfermement, économique
cette fois. Avec l'industrialisation, les classes sociales se distribuèrent
sur l'axe du capital et du travail. Société économique
: nouveaux rapports de force, nouvelles inégalités.
Le combat du mouvement ouvrier pour l'égalité permit
au fil des ans d'atténuer les fractures et les blessures
de l'aliénation.
Société
politique démocratique, société économique
libérée. D'aucuns ont vu dans la démocratie
libérale la fin de l'histoire. Illusion. Chaque jour nous
montre de nouveaux défis politiques, chaque jour révèle
de nouvelles inégalités économiques. Et puis,
surtout, ne sommes-nous pas en train de basculer vers une société
culturelle qui reste à construire ?
De fait, aujourd'hui,
dans le sillage de la mondialisation, les différences culturelles
se côtoient et signifient la fin du monoculturalisme des espaces
publics. Les appartenances culturelles, les croyances et les murs
sortent de leur ancien espace privé. De nouveaux rapports
sociaux multiculturels s'établissent. Le phénomène
de différenciation et de hiérarchisation sociale par
le biais de la culture se développe.
En son temps
la société politique avait fondé son équilibre
sur l'héritage, la société économique
sur les durs rapports de classes. Demain, la société
culturelle doit construire des liens sociaux entre des groupes aux
identités diverses. Il faut que des rapports s'établissent
sur le terrain des valeurs universelles communes et sur la compréhension
et la reconnaissance de l'autre comme sujet de pratiques sociales
autonomes. Il est urgent de développer une communication
plus ouverte et réceptive qui permette de réduire
les incompatibilités entre sous-systèmes sociaux.
Aucun projet de société ne saurait être conçu
désormais sans une dynamique de la confiance qui voit en
l'autre un acteur social. Alors des groupes qui reconnaissent leurs
différences pourront vivre ensemble, égaux mais différents.
Bernard Kerger
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