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Comment un parti
politique d'extrême droite ne bénéficiant d'aucune
audience médiatique, sans leadership réel, dénué
de structures efficaces, au programme pour ainsi dire inexistant,
déchiré par d'innombrables dissensions internes et
dont l'incompétence des mandataires est notoire peut-il recueillir
plus de 180.000 voix en Belgique francophone, totalisant 8,1% des
suffrages en Wallonie et 4,7 % à Bruxelles ?
La question est lourde de perspectives sombres tant elle semble
a priori ruiner toute tentative d'explication rationnelle de l'impressionnante
progression électorale du FN et brouiller du même coup
les pistes de contre-offensives efficaces. Inversement toutefois,
elle laisse supposer que ce n'est ni ce qui sert de programme au
FN, ni les convictions idéologiques profondes de ses mandataires
qui animent fondamentalement l'électorat frontiste. Difficile
en effet de croire que 8% de nos concitoyens francophones optent
en connaissance de cause pour un programme fondamentalement liberticide,
ultra-libéral et antisocial.
La défiance à l'égard de l'establishment politique
en place semble par contre constituer la dimension fédératrice
d'un vote frontiste à dimension essentiellement contestataire;
défiance s'accompagnant d'une aspiration à l'unité
(nationale), à la mobilisation et à l'expression d'un
peuple se voulant souverain. Il est donc vraisemblable que la dimension
essentiellement populiste du vote extrémiste, en même
temps que d'exprimer une corruption idéologique de la démocratie
parlementaire, relève d'une insatisfaction collective profonde
à l'égard du fonctionnement d'un système politique
représentatif jugé corrompu et traître parce
qu'ayant rompu avec sa légitimité populaire.
Si ce diagnostic est exact, la lutte contre l'extrême droite,
lutte difficile et à mener sur tous les fronts (juridiques,
politiques, éducatifs,
), restera inefficace si le camp
des démocrates, et plus précisément le camp
de la gauche, ne se convainc pas que la démocratie reste
encore à l'état d'ébauche, d'espérance,
de projet, tant la "citoyenneté" -dont nous sommes
si habituellement enclins à louer les vertus- reste pour
beaucoup une identité toute relative et fondamentalement
frustrante par manque de ressources pour exercer tous les droits
et bénéficier de la dignité qu'elle est sensée
procurer. "Les adhérents du Rotary, les dirigeants de
chambre de commerce, les membres de conseils d'administration et
autres apôtres du mode de vie américanisé considèrent
la démocratie comme un système qui fonctionne dans
les faits. Ce qui distingue la gauche, au contraire, c'est la conviction
que la démocratie, au sens fort du terme, n'existe pas."
Cette remarque ironique de Christopher Lasch exprime bien la part
de défi qui nous est directement adressée en tant
que citoyens et militants du MOC par le succès de l'extrême
droite. Ce défi concerne en effet très directement
la hauteur de nos convictions démocratiques et notre désir
d'égalité; notre capacité à refuser
quotidiennement de jouer le jeu, par facilité ou lassitude,
d'une démocratie paresseuse, procédurale et encore
très largement capacitaire. En cela, le succès de
l'extrême droite est aussi et peut-être d'abord le résultat
de nos propres démissions.
F. Ligot,
animateur CIEP national
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