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En ce début
de siècle, dessiner une pensée politique du monde
semble plus simple qu'en d'autres temps. Les sociétés
de l'Europe occidentale et de l'Amérique du Nord et quelques
autres ont réalisé un équilibre neutre, libéré
des transcendances et des idéologies en conciliant démocratie
représentative, économie de marché et respect
des droits de l'homme. Les autres pays partagés entre autorité
et chaos sont destinés à rejoindre les rangs des démocraties
libérales de marché, de gré ou de force et
à des vitesses variables. C'est la thèse de la fin
de l'histoire : il n'y aurait donc plus rien à inventer politiquement.
Cette pensée
politique de l'inéluctable nous aveugle, nous occidentaux.
Elle constitue une pensée unique qui étouffe tout
questionnement et tout débat sur le renouvellement du projet
politique. Et pourtant, partout dans le monde, on constate une multiplication
des conflits locaux, tribaux, ethniques, économiques, nationaux.
Partout des organisations criminelles ou des bandes armées
constituent un monde du non-droit. Dans ce contexte sommes-nous
sûrs du triomphe de la démocratie et d'être à
l'abri d'un retour de totalitarismes renouvelés ?
Le retour à
un fascisme de type classique est peu probable mais la montée
régulière des partis xénophobes en Europe ne
permet pas de l'exclure. Dans la première moitié du
20ème siècle, le fascisme s'est alimenté d'une
crise économique marquée par le chômage massif,
la pauvreté et la désespérance des gens. A
certains égards, le capitalisme débridé d'aujourd'hui
débouche sur les mêmes maux et un peu partout l'extrême
droite progresse.
Certes les intégrismes
islamistes se distinguent des totalitarismes classiques par leur
référence au livre révélé mais
les passions mobilisées par le fanatisme religieux et les
formes de gouvernement théocratique qui lui sont associées
ne sont pas très différentes des totalitarismes européens
d'hier. Comme eux autrefois, l'islamisme radical aujourd'hui mêle
fascination et rejet de la modernité.
Et puis un glissement
progressif du pouvoir s'est effectué du politique vers l'économique.
Quand toutes les sphères de l'existence sociale, art et culture,
science et technique, éducation et santé, pensée
et religion se résorbent dans l'économie et le marché,
les caractéristiques du totalitarisme sont rassemblées.
Moins visible et à ce titre plus insaisissable mais tout
aussi profond et ravageur pour les libertés fondamentales.
Enfin au nom
de l'autonomie individuelle on assiste au recul de toutes les formes
associatives politiques. Le citoyen reste alors seul face au pouvoir
et apparaît comme un atome constitutif d'une masse à
laquelle il appartient et qui en même temps le dépasse.
Cette situation rappelle que autrefois, tous les mouvements totalitaires
arrivés au pouvoir ont posé un premier acte, supprimer
les corps intermédiaires et notamment les syndicats et partis.
Mais le risque
somme toute le plus probable est celui d'une combinaison de ces
dérives. La progression des idées xénophobes,
le renouvellement des intégrismes religieux, la toute puissance
du marché envahissant et l'atomisation des identités
constituent un cocktail inquiétant. La lutte contre le totalitarisme
doit aujourd'hui inclure chacune de ces données dans sa réflexion
pour pouvoir développer une stratégie efficiente.
Bernard
Kerger
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