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Perspectives MOC n°31

Editorial : Démocratie et ... démocratie

 

Dans une démocratie, le peuple exerce la souveraineté. Soit, mais encore ? Il y a quelques années on parlait de démocratie sociale. Aujourd'hui de démocratie libérale. Nuances ? Air du temps ? Futilités de langage ? Pas si sûr. En fait deux modèles de démocratie sont ici présents : le modèle ouest-européen cher aux sociaux-démocrates (on dit les républicains en France) ; le modèle anglo-saxon des penseurs libéraux. Ce serait une redoutable erreur de les confondre sous leur chapeau commun de la démocratie.

Ces deux modèles reposent sur la liberté, mais avec des conceptions différentes de celle-ci que le philosophe Isaiah Berlin a bien cernées. D'un côté la liberté positive comprise comme engagement, volonté, maîtrise de soi, non-domination ; de l'autre la liberté négative comprise comme indépendance, autonomie, non-interférence.

D'une part, le modèle social-démocrate fait appel à la liberté positive, définit l'homme comme un être par essence raisonnable, impliqué dans le débat collectif qui recherche la loi bonne. D'autre part, le modèle de la démocratie libérale soutient que l'homme est un être par essence productif, né pour fabriquer et échanger. Libre est celui qui possède et consomme des biens. Ici donc, la politique aura le pas sur l'économie et les meilleurs vont au forum ; là par contre l'économie gouvernera la politique et les meilleurs font des affaires.

En Europe occidentale sociale-démocrate, en république, chacun se définit comme citoyen, tous les citoyens composent la nation et au-dessus de la nation se trouve l'Humanité. Aux États-unis, pays de la démocratie libérale, chacun se définit par sa communauté, l'ensemble des communautés fait la société et au-dessus de la société il y a Dieu. Voyez le président à Paris, il prête serment sur la Constitution votée par ceux d'en bas. Voyez le président à Washington, il prête serment sur la Bible qui émane du Très-Haut. Le premier après son " Vive la République, vive la France " terminal ira se faire encadrer dans sa bibliothèque avec les Essais de Montaigne dans les mains. Le second terminera son discours sur " God bless America " et se fera photographier sur fond de drapeau étoilé.

D'une part la démocratie sociale, républicaine, sépare soigneusement le privé du public (contrairement aux Etats-Unis, elle se refuse à juger ses hommes politiques sur leur vie privée). A ses yeux on ne fait pas de bonne politique avec de bons sentiments. Elle préfère la justice et la sécurité sociale à la charité et à l'aide sociale. D'autre part, la démocratie libérale met à l'honneur le moralisme parce qu'elle confond le privé et le public, les vertus personnelles et les obligations civiques. On y prend la charité pour justice et l'aide sociale, la soupe populaire, apparaissent réponses suffisantes à la question sociale.

En sociale-démocratie, en république, la mission première de l'école est de former des citoyens aptes à juger de tout par leur raison propre. En démocratie libérale, l'école doit former des producteurs adaptés au marché de l'emploi. Ce n'est pas la même école qui se destine l'une à libérer l'homme de son milieu, l'autre à mieux l'y insérer.

Tout cela, direz-vous, manque de nuance, appartient au domaine de la caricature. J'en conviens. Mais à vouloir toujours nuancer chaque propos, on finit par noyer toute réflexion dans un magma informe d'où il est de plus en plus difficile de dégager les lignes pour l'action ouvrière et collective. Soyons attentifs. Sous le couvert de la démocratie, le libéralisme avance masqué et défait les acquis de la social-démocratie, les acquis de deux siècles de luttes ouvrières.

Bernard Kerger



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Dernière mise à jour : 19 janvier 2009
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