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Dans une démocratie,
le peuple exerce la souveraineté. Soit, mais encore ? Il
y a quelques années on parlait de démocratie sociale.
Aujourd'hui de démocratie libérale. Nuances ? Air
du temps ? Futilités de langage ? Pas si sûr. En fait
deux modèles de démocratie sont ici présents
: le modèle ouest-européen cher aux sociaux-démocrates
(on dit les républicains en France) ; le modèle anglo-saxon
des penseurs libéraux. Ce serait une redoutable erreur de
les confondre sous leur chapeau commun de la démocratie.
Ces deux modèles
reposent sur la liberté, mais avec des conceptions différentes
de celle-ci que le philosophe Isaiah Berlin a bien cernées.
D'un côté la liberté positive comprise comme
engagement, volonté, maîtrise de soi, non-domination
; de l'autre la liberté négative comprise comme indépendance,
autonomie, non-interférence.
D'une part,
le modèle social-démocrate fait appel à la
liberté positive, définit l'homme comme un être
par essence raisonnable, impliqué dans le débat collectif
qui recherche la loi bonne. D'autre part, le modèle de la
démocratie libérale soutient que l'homme est un être
par essence productif, né pour fabriquer et échanger.
Libre est celui qui possède et consomme des biens. Ici donc,
la politique aura le pas sur l'économie et les meilleurs
vont au forum ; là par contre l'économie gouvernera
la politique et les meilleurs font des affaires.
En Europe occidentale
sociale-démocrate, en république, chacun se définit
comme citoyen, tous les citoyens composent la nation et au-dessus
de la nation se trouve l'Humanité. Aux États-unis,
pays de la démocratie libérale, chacun se définit
par sa communauté, l'ensemble des communautés fait
la société et au-dessus de la société
il y a Dieu. Voyez le président à Paris, il prête
serment sur la Constitution votée par ceux d'en bas. Voyez
le président à Washington, il prête serment
sur la Bible qui émane du Très-Haut. Le premier après
son " Vive la République, vive la France " terminal
ira se faire encadrer dans sa bibliothèque avec les Essais
de Montaigne dans les mains. Le second terminera son discours sur
" God bless America " et se fera photographier sur fond
de drapeau étoilé.
D'une part la
démocratie sociale, républicaine, sépare soigneusement
le privé du public (contrairement aux Etats-Unis, elle se
refuse à juger ses hommes politiques sur leur vie privée).
A ses yeux on ne fait pas de bonne politique avec de bons sentiments.
Elle préfère la justice et la sécurité
sociale à la charité et à l'aide sociale. D'autre
part, la démocratie libérale met à l'honneur
le moralisme parce qu'elle confond le privé et le public,
les vertus personnelles et les obligations civiques. On y prend
la charité pour justice et l'aide sociale, la soupe populaire,
apparaissent réponses suffisantes à la question sociale.
En sociale-démocratie,
en république, la mission première de l'école
est de former des citoyens aptes à juger de tout par leur
raison propre. En démocratie libérale, l'école
doit former des producteurs adaptés au marché de l'emploi.
Ce n'est pas la même école qui se destine l'une à
libérer l'homme de son milieu, l'autre à mieux l'y
insérer.
Tout cela, direz-vous,
manque de nuance, appartient au domaine de la caricature. J'en conviens.
Mais à vouloir toujours nuancer chaque propos, on finit par
noyer toute réflexion dans un magma informe d'où il
est de plus en plus difficile de dégager les lignes pour
l'action ouvrière et collective. Soyons attentifs. Sous le
couvert de la démocratie, le libéralisme avance masqué
et défait les acquis de la social-démocratie, les
acquis de deux siècles de luttes ouvrières.
Bernard
Kerger
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