|
« Illettrisme », voilà un mot qui cache une bien triste réalité. Dans notre province, comme ailleurs, c'est un problème qui est bien présent : on estime qu'il touche 10% de la population. C 'est pour tenter de faire baisser ce chiffre que l'asbl « Lire et Écrire » a été créée. Nous avons rencontré Joëlle Ledent, directrice de « Lire et Écrire » Luxembourg, qui nous en dit plus sur le sujet…
KN : Pour bien comprendre de quel problème on parle, pouvez-vous donner une définition de l'illettrisme ?
JL : « Est illettrée toute personne qui ne sait pas lire ou écrire, en le comprenant, un texte simple en lien avec la vie quotidienne. » C'est la définition de l'UNESCO. Cette définition rencontre plusieurs catégories de personnes : de celles qui ne maîtrisent pas le geste graphique, à celles qui lisent sans donner du sens.
KN: Depuis quand êtes-vous implanté dans la province et comment cela s'est-il produit?
JL: L'implantation de Lire et Écrire dans la Province remonte à 1986. L 'ASBL a été créée à l'initiative des mouvements ouvriers (le MOC et la FGTB). Lire et Écrire trouve donc son point d'ancrage dans le monde du travail. Les mouvements fondateurs restent aujourd'hui bien présents dans Lire et Écrire, notamment au travers des instances. L'association est reconnue à la fois dans les champs de l'Éducation Permanente et de l'insertion socioprofessionnelle (OISP)."
KN : On serait tenté de penser que les illettrés sont des personnes d'origine étrangère qui ont du mal à s'adapter au français mais c'est plus compliqué que cela…
JL : En effet, les personnes illettrées ont chacune des histoires de vie différentes. Nous considérons qu'une personne étrangère, scolarisée dans son pays d'origine, n'est pas illettrée, mais en demande d'apprentissage du français comme langue étrangère. Elle ne relève donc pas du public cible de Lire et Écrire. A Lire et Écrire, 70% des apprenants sont étrangers. Pour 30 % de Belges ! Pour ces derniers, frapper à la porte d'un organisme d'alphabétisation constitue une démarche difficile, voire humiliante, car elle implique un aveu d'échec. Par ailleurs, même si l'obligation scolaire existe, il y a encore de trop nombreux jeunes qui sortent de l'école en étant illettrés. Cela semble difficile à comprendre mais c'est une réalité. Dans ces cas-là, l'école n'a pas joué son rôle et d'autres facteurs sont venus compliquer le parcours du jeune (sociaux, familiaux…).
KN : Alors, pourquoi un jour décident-ils de venir se former à Lire et Écrire alors qu'ils ne l'ont pas fait auparavant ?
JL : Là aussi, les cas de figure sont très différents mais je remarque qu'il y a, pratiquement, toujours un élément déclencheur. Par exemple, si un couple dont un des conjoints prenait en charge toute la paperasserie se sépare, l'autre conjoint est obligé de trouver des solutions pour pouvoir se débrouiller avec les papiers. Au vu de l'évolution des techniques dans le monde du travail, un ouvrier illettré qui perd son emploi, aura un repositionnement professionnel difficile sans une maîtrise minimale de la lecture – écriture. Des parents illettrés s'inscrivent en alphabétisation pour suivre leurs enfants qui entrent à l'école primaire… Bref, pour schématiser, je dirais que le problème est là, et puis un jour, un évènement survient dans leur vie et c'est à ce moment-là qu'ils franchissent la porte de Lire et Écrire.
KN : Comment vous connaissent-ils ?
JL : Il y a beaucoup de bouche à oreille chez les apprenants et nous travaillons en essayant de développer un maximum de liens avec des organismes ou des associations qui peuvent jouer un rôle de relais entre nous et les personnes illettrées (les CPAS et le FOREM, par exemple). Nous essayons également de travailler dans les entreprises, via notamment nos relais syndicaux, mais je dois constater que cette question reste fort taboue dans le monde du travail.
KN : Pour quelles raisons ?
JL : Notamment parce que pour qu'un travailleur avoue à son patron, ou à un collègue, qu'il ne sait ni lire ni écrire, il faut qu'il y ait un excellent climat de confiance. A défaut, le travailleur aura forcément l'impression d'avouer une faiblesse à l'employeur et pensera devenir une proie facile.
KN : Comment un employeur peut-il ignorer qu'un de ses travailleurs est analphabète ?
JL : Les illettrés fonctionnent bien sûr sans aucun écrit. Devant chaque difficulté, ils mettent souvent en place des « stratégies de contournement » (ex. je n'ai pas de stylo , peux-tu écrire à ma place ? ou j'ai oublié mes lunettes ), et d'autres modes de fonctionnement (pour cuisiner et apprécier les proportions, par exemple). L'illettrisme est donc vraiment difficile à détecter.
KN :Vous arrivez à toucher des personnes dans toute la province ?
JL : En tous cas, nous essayons. Actuellement, nous avons 10 antennes : Athus, Virton, Arlon, Bastogne, Neufchâteau, Bertrix, Libramont, Barvaux, Vielsalm et Tellin. C'est beaucoup et peu à la fois. Pour des personnes isolées, sans transport en commun, sans permis de conduire, même une formation à quelques kilomètres de chez elle, restera difficile d'accès. C'est d'autant plus vrai en province du Luxembourg.
KN : Combien de personnes touchez-vous par année ?
JL : Environ 420 pour l'ensemble des antennes. Mais, pour que ce chiffre soit parlant, il faut le mettre en balance avec le nombre d'heures qui sont réalisées par apprenant car, bien sûr, l'investissement n'est pas le même pour tous. La moyenne est de douze heures par semaine mais de nombreux facteurs interviennent : le niveau de départ, l'investissement personnel, l'objectif poursuivi, la disponibilité,…
KN : Que se passe-t-il lors de leur arrivée chez vous ?
JL : Lorsqu'une personne arrive chez nous, elle rencontre un agent d'accueil et de guidance qui va l'interroger sur sa demande pour voir ce qu'elle attend réellement. En général, les personnes nous disent : « Je viens ici pour apprendre à lire et à écrire ». Mais, quelle est la motivation qui se cache derrière : réussir son permis de conduire ? Trouver un travail ? Briser la solitude ?... L'agent de guidance va entendre la demande de l'apprenant dans sa première formulation, et estimer son niveau de maîtrise des compétences de base. S'il est trop scolarisé ou que son projet ne passe pas par l'alphabétisation, il sera réorienté. Si la personne a sa place à Lire et Écrire, l'agent d'accueil et de guidance déterminera avec elle le nombre d'heures qu'elle s'engage à suivre et remplira avec elle son contrat de formation. Nous développons, de manière générale, deux types de formation : la première est destinée aux personnes maîtrisant déjà le français oral et la seconde est destinée aux non francophones (c'est une formation plus basée sur l'oral, l'écrit peut venir par la suite). Nous avons aussi des projets spécifiques, comme l'obtention du CEB (diplôme d'école primaire) par la technique du chef-d'œuvre (petit travail de fin d'études multidisciplinaire).
KN : Lire et Écrire va-t-il développer d'autres projets ?
JL : Depuis 2005, nous avons un projet ambitieux qui consiste en la mise sur pied d'un dispositif territorial de lutte contre l'illettrisme et de prise en compte des personnes illettrées. A travers des groupes de travail sur des thématiques précises, le but de ce réseau est d'interpeller dans les sphères culturelles, sociales, économiques concernées par l'illettrisme (par exemple les cpas, le forem, le CSEF-Comité Subrégional de l'Emploi et de la Formation, les entreprises de travail adapté, les opérateurs de formation, les syndicats, le monde de l'enseignement, les bibliothèques, les organismes d'éducation permanente…) . Au jourd'hui, une quarantaine de partenaires d'horizons variés ont adhéré à ce projet. Nous avons aussi une permanence « écrivain public » à Arlon. En terme de sensibilisation, nous avons comme outil le magazine « Motamo », dont 3 numéros ont été distribués gratuitement dans toutes les boîtes aux lettres de la province. Ce magazine veut permettre une prise de conscience de l'illettrisme en tant que phénomène social ; il vise aussi à dédramatiser le problème.
KN : Pouvez-vous nous dire quelques mots à propos de votre fonction de directrice ?
JL : Je suis directrice depuis presque 6 ans et je peux vous dire que c'est une fonction très variée. Je coordonne bien sûr le dispositif de formation et les différents projets de développement, ainsi que la gestion des ressources humaines, la gestion financière et administrative. C'est aussi une fonction politique, de garant et de veille en terme de cohérence des actions et des orientations, en articulation avec le réseau (au niveau des coordinations wallonnes et communautaires de Lire et Écrire).
K. Noiret
Si le sujet vous intéresse,
vous pouvez vous procurer :
« Questions sur l'alphabétisation : réponses aux 59 questions les plus fréquentes », édité par « Lire et Écrire »,
La revue « Motamo », distribuée dans toutes les boîtes aux lettres luxembourgeoises, Vous pouvez surfer sur :
ww.lire-et-ecrire-Luxembourg.be
ou vous rendre directement chez Lire et Écrire Luxembourg :
Place communale, 2b à Libramont
Tél : 061/41.44.92
Fax :061/41.41.47
Mail : info@lire-et-ecrire-luxembourg.be |