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Dans la tradition philosophique héritée de la Grèce, le travail est lié à trois notions distinctes : l'action par laquelle le sujet agissant se transforme lui-même, l'oeuvre où il modifie quelque chose hors de lui-même par la création et la production quand à partir d'une expérience préalable et un faisceau de savoirs, il peut obtenir un résultat souhaité.
Souvent aujourd'hui, nous avons une vision réductrice qui ramène le travail à la seule dimension de la production. Pire encore, sous sa seule forme salariée : travail-marchandise, travail-emploi. Ce faisant, nous sommes de plus en plus éloignés de l'oeuvre et de l'action qui s'y rattachent et pouvaient l'illuminer. La soif de richesse, la fuite vers le toujours plus, vers les besoins jamais satisfaits ont entraîné le monde occidental dans une spirale de la croissance qui a survalorisé le travail-production.
Mais cessons d'affirmer que la croissance va créer le plein emploi. Déjà aujourd'hui, les chiffres sont clairs : même avec des politiques agressives pour conquérir des marchés toujours plus grands, nous ne pouvons consommer tout ce que nous produisons. Pour se reproduire et s'accroître, le capital recourt de moins en moins à la production de marchandises : il crée de l'argent avec de l'argent, de l'argent sans substance, en achetant et vendant des actifs financiers et en gonflant des bulles spéculatives qui nous échappent totalement.
La société de croissance se fonde sur la spirale travail-production-consommation. Elle se heurte aux limites de la biosphère, elle est source d'inégalités, elle ne permet plus le plein-emploi. Alors pourquoi ne pas oser la rupture ? Pourquoi ne pas oser le partage du travail ? Par une réduction du temps de travail, mieux répartir les emplois d'aujourd'hui et de demain. Mieux répartir aussi, toute la richesse produite, notamment en ouvrant d'autres accès aux revenus que le seul travail-salarié.
Mais il nous faut aussi, parallèlement, redonner sens au temps libéré c'est-à-dire redonner les moyens objectifs et subjectifs d'occuper ce temps libéré par des activités autonomes. Accroître le temps non contraint pour permettre l'épanouissement des citoyens dans la vie politique, associative, privée et artistique. Retrouver le goût du loisir et, pourquoi pas, de la contemplation. Et surtout favoriser l'élargissement d'espaces échappant à la logique économique marchande pour permettre une véritable « décolonisation » de notre imaginaire. Il nous sera alors possible d'accepter une autolimitation des besoins pour une reconquête de l'autonomie.
C'est donc un changement fondamental de paradigme qui est esquissé ici : « Moins mais mieux. ». Utopie ? Folie de réactionnaires vieillissants ? Déraison de doux rêveurs ? Peut-être mais à tout le moins le débat mérite d'être tenté. N'est-il pas impératif compte tenu de la crise écologique et des contraintes de ressources naturelles ? N'est-il pas urgent face aux désastres des exclusions ou des continents oubliés ?
N'est-ce pas un débat à engager au sein du mouvement ouvrier ? Les petites gens, les jeunes, le monde populaire peuvent précéder les intellectuels, les cadres ou les économistes, prendre acte des défis et vouloir redonner sens au travail et à la vie aujourd'hui.
B. Kerger
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