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Le souci de la santé est une préoccupation aujourd'hui omniprésente. Sa pointe extrême est la revendication quelque peu absurde d'un droit à la santé. Dans notre époque marquée par l'effacement de l'horizon d'une vie meilleure après la mort, l'impératif nouveau est de réussir ici et maintenant et de donner sens à une existence précaire. Dans le monde de l'immanence et de la communication, de l'image et de l'apparence, les qualités du corps deviennent tout à la fois un marqueur de l'appartenance sociale et le lieu principal de l'identité. "Je" suis indissolublement lié à mon corps et celui-ci devient le centre de toutes les préoccupations et attentions.
Sous le couvert d'un appel au droit à la santé se cache en réalité tout un réseau de normes, de contraintes et d'injonctions. Dans les relations sociales, à l'école, au travail ou en amour, il est du devoir de chacun d'être beau et en bonne santé. A peine libéré des corsets moraux d'autrefois, le corps devient un objet de consommation et un enjeu économique. L'industrie de la beauté est florissante : cosmétiques, musculation, régimes divers, produits « anti-âge », antirides, chirurgie esthétique,…
Dans ce contexte, le corps, ultime réceptacle de l'identité, se redessine. Mieux connu grâce aux progrès de la médecine, il s'agit de l'entretenir et de le soigner, de le réparer voire de l'appareiller. Aussi d'en sculpter les apparences et de travailler son dynamisme. Ce corps contemporain est maîtrisé et produit, il est voulu et créé. Sournoisement le droit à la santé crée alors de facto un devoir individuel et social. Le sujet est responsable de son corps et le médecin en est le nouveau moraliste. Savoir comment éviter la maladie, c 'est devoir l'éviter. Maîtriser son corps, c'est assurer son identité.
Glissement imperceptible. Chacun se nourrit de l'imaginaire d'un corps sain, de l'utopie d'une santé parfaite qui prémunit de la mort.
Parce que libre et responsable, le sujet est nécessairement coupable lorsque le corps faillit ou l'esthétique se dérobe, quand la maladie survient ou la mort fauche. Libre et responsable, l'homme est seul face à sa finitude. Un bon malade est un malade qui guérit. Ce que l'on ne veut pas voir, ce sont les malades qui ne guériront pas, qui meurent devant une médecine impuissante, ou ceux qui sont condamnés à l'inactivité et à une mise au ban de la société, ceux que la maladie ampute physiquement, psychologiquement et socialement.
La chute est rude et vertigineuse. Que reste-t-il du sujet dans un corps déformé par la maladie ? Il faut s'habituer à un autre soi, faire de la maladie autre chose qu'un échec, accepter sa temporalité, le rythme qu'elle impose et le navire bricolé qu'elle laisse. La défaillance montre la mort. La maladie est une expérience totale qui bouleverse tous les liens et tous les marqueurs de l'identité. Elle oblige l'homme à un regard nouveau, plus doux, plus tolérant et compatissant sur son propre corps. Elle détermine l'homme à accepter sa vulnérabilité et les failles creusées par les forces du temps. Perte de l'équilibre, perte de contrôle de soi, perte de la verticalité, le seul refuge est celui de l'humilité assumée et de la compassion.
L'exigence d'une santé stable en arrive à constituer, dans nos sociétés contemporaines, un droit exigible. Mais ce droit à la santé nie la réalité dynamique du vivant, sa fragilité existentielle et en particulier son vieillissement inéluctable. Outre les dérives responsabilisantes et culpabilisantes, l'expression de ce droit exclut le malade, le vieillard et le mort de l'espace social. Le malade se retire du monde social, l'hôpital ou la maison de repos le soustrait aux regards, l'homme quitte le monde sur la pointe des pieds. D'avoir revendiqué un droit absurde à la santé, il meurt coupable d'avoir failli au devoir de santé.
Bernard KERGER |