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Chaque culture ou société fonde ses comportements et ceux de ses membres sur des principes éthiques. Dans les pays riches, le système de valeurs et d'attitudes morales s'ancre aujourd'hui dans la richesse et la production. L 'accroissement de ces dernières devient la fin ultime des actions individuelles ou collectives. L'individu est alors au service de l'économie qui détermine les normes et les finalités de son action. Agent économique, Homo Economicus est au service du maintien et de la croissance du bien-être matériel.
La science économique se propose alors, non pas sans arrogance, comme une nouvelle éthique qui guide non seulement les actions individuelles mais aussi les sociétés et leurs gouvernants. Au nom de l'efficacité, elle propose ses lois et ses principes et tend à se substituer à la réflexion politique et morale. Par un renversement pervers, la richesse des nations n'est plus l'instrument visant à favoriser le bonheur de ses membres mais la finalité en elle-même. Le bien-être matériel des sociétés n'est plus une condition pour assurer une vie digne des individus mais la valeur suprême et finale. La prospérité n'est plus au service de l'homme mais c'est l'homme travailleur qui est mis au service de la prospérité.
Le bien et le mal se mesurent alors à l'aune de cette conquête éperdue de la richesse. Toute action de l'homme qui y contribue est bonne, morale, louable. Est mauvaise, immorale et condamnable toute action qui y fait obstacle.
Le capitalisme est-il moral ? demande-t-on parfois. Le capitalisme n'est évidemment pas moral en soi mais il fonde une éthique de la croissance matérielle qui mène le monde dans une impasse. Cette éthique est incapable de répondre aux questions actuelles, la survie de l'environnement naturel, les attitudes face à la mort, l'intégrité génétique des espèces, les inégalités croissantes, les exclusions sociales,… Le principe de responsabilité, dont parle Hans Jonas, demande une autre sagesse qui se méfie de ces éthiques de l'efficacité qui tentent de tout justifier.
Les impasses de l'éthique de la richesse et de la production appellent donc à une refondation qui se justifie aussi par les progrès techno-scientifiques. Ceux-ci ont fait exploser les limites de l'action des hommes sur le monde. Pour la première fois dans l'histoire, l'homme prend conscience de l'immensité de la responsabilité apportée par ses pouvoirs démiurgiques qui menacent l'avenir de l'espèce et de la vie sur la planète.
Les impasses de la croissance couplées aux nouveaux pouvoirs et leur démesure obligent à reconsidérer la question du bien et du mal non plus seulement rapportée aux actes et intérêts individuels mais inscrite dans un cadre global, culturel, social et politique. Concevoir les instruments intellectuels de cette réflexion collective est impératif pour ne pas perdre toute capacité de projection vers un avenir autre que mortifère pour l'humanité. Pour ne pas perdre son âme, l'homme doit se réaffirmer comme sujet, recouvrer la maîtrise dans les choix de ses fins.
Il n'est alors pas d'autre alternative que l'abandon de l'éthique de la richesse pour une éthique de la justice et de la modération qui trouve son enracinement dans l'engagement, le partage et la coopération. Le progrès moral n'est possible que fondé sur la créativité des personnes et le sens de la responsabilité active et collective de tous.
Bernard Kerger |