|
L'école
est profondément déstabilisée ; tout a changé
autour d'elle. Très souvent, l'institution scolaire est crispée
sur son identité historique comme si elle n'avait pas pris
toute la mesure du changement. Sans repère, elle se place
en porte à faux par rapport aux évolutions de la société.
Et pourtant, elle doit se repenser fondamentalement
non pas pour ressembler à la société mais pour
réacquérir une capacité de méditation
et contribuer à la transformation de la société.
Elle doit se reconstruire autour d'un nouveau projet.
Les débats dans les conseils de participation
et plus particulièrement l'élaboration et le suivi
d'un projet d'établissement constituent des opportunités
majeures qui doivent être impérativement saisies.
Pour le MOC Luxembourg, plusieurs pistes doivent
être envisagées :
1) Dans un monde du travail qui change, l'histoire
a ses constantes. Lorsque les gains de productivité rendent
inutiles certains emplois dans certains secteurs, de nouveaux
emplois se créent ailleurs... si des initiatives appropriées
sont prises pour répondre à de nouveaux besoins.
Les gains de productivité nécessitent des transferts,
des reconversions entre secteurs d'activités.
L'emploi industriel taylorien est en régression
et une nouvelle reconversion doit se réaliser vers les
emplois de gestion du savoir et vers les services. Cette reconversion
ne peut pas réussir en utilisant les stratégies
du passé. L'emploi ne se créera plus par l'implantation
de grosses entreprises venues d'ailleurs mais bien à partir
d'initiatives locales reposant sur l'audace, l'initiative et les
compétences relationnelles.
De l'acquisition du savoir au développement
de l'initiative et des compétences, changement majeur de
perspective pour l'enseignement.
2) Dans un monde où les mutations sont
de plus en plus rapides, l'idée d'une formation initiale,
capital pour la vie, est révolue. La formation des jeunes
doit être repensée en ce sens et la requalification
permanente recevoir une autre dimension. Aujourd'hui, les savoirs
deviennent obsolètes en deux ou dix ans. Le problème
n'est plus d'accumuler des connaissances mais de maîtriser
le rapport du savoir à la réalité complexe.
Il est de développer des capacités de produire,
de collecter, de traiter l'information.
De la formation initiale à la formation
continue, du savoir à la gestion du savoir, autre défi
majeur pour l'enseignement.
3) Face au pouvoir grandissant des forces libérées
du marché, la formation initiale doit mettre chaque jeune
en disposition d'apprendre toute sa vie mais aussi d'agir pour
être un citoyen critique, responsable et actif. Il s'agit
d'assurer et de développer :
- une prise de conscience des réalités
de la société.
- des capacités d'analyse, de choix, d'action et d'évaluation.
- des attitudes de responsabilité et de participation
active à la vie sociale, économique, culturelle
et politique.
Ce sont là les meilleures défenses
face aux risques d'exclusion qui guettent l'adulte en devenir.
Il s'agit dès lors de construire une école de la
réussite en particulier pour ceux qui seront les plus exposés
aux risques de l'exclusion, les enfants issus du monde populaire.
Dans ce cadre aussi, l'éducation permanente
prend, par ses objectifs de fond, une nouvelle dimension qui mérite
davantage de considération.
4) Dans une société où se
développent de nouvelles inégalités, le développement
des potentialités de l'élève issu du monde
populaire implique une reconnaissance des réalités
socio-culturelles de son milieu. Les traits dominants de la culture
scolaire s'apparentent encore trop à ceux vécus
par les classes dominantes de la société. Ainsi,
les enfants issus de ces classes aisées trouvent au sein
de leur milieu des soutiens extra scolaires à leur développement
que ceux issus du monde populaire n'ont pas. Une attention particulière
doit donc être portée à l'élève
socialement défavorisé pour l'aider à développer
des outils de compréhension et de changement de société
que sa famille ne peut pas lui donner.
5) Dans la société d'aujourd'hui
caractérisée par un brassage sans précédent
de populations de cultures et d'appartenances sociales divergentes,
il s'agit d'appréhender ces différentes expressions
culturelles de manière dynamique en questionnant les valeurs
fondatrices communes des diverses cultures et leurs formes différentes
d'expression.
Un projet pour l'école démocratique
Alerté par les difficultés de fonctionnement
de bien des Conseils de participation, inquiet face au caractère
trop général et peu opérationnel que prennent
souvent les projets d'établissement, le MOC-Luxembourg exprime
son questionnement quant à la volonté des partenaires
de construire une école en capacité de répondre
aux enjeux fondamentaux.
L'école sera ce que les acteurs et en particulier
les Conseils de participation construiront : école historique
, école miroir ou école démocratique ?
A. L'école historique.
Le premier scénario que l'on identifie
déjà comme un scénario un peu réel c'est
: faisons semblant de rien. Surtout ne regardons pas la réalité
qui change. Parce que ça donne un peu le tournis et parce
que ça peut être profondément insécurisant.
Gardons l'école avec ses fonctions, comme elle en avait dans
une autre société, dans une autre histoire.
C'est une tentation tout à fait explicable,
tout à fait légitime tant les acteurs ont peur : les
parents ont peur de perdre le mythe d'une école pour l'emploi,
les enfants prolongent souvent la peur des parents, les professeurs
ont peur de se retrouver dans un monde pour lequel ils ne se sont
pas construits. Tous les acteurs ont peur de perdre quelque chose,
du pouvoir, de l'autorité, de perdre des moyens de vie, des
conditions de travail.
Dans ce cadre, le Conseil de participation est mis
formellement en place parce qu'il faut bien. Le premier souci est
de pouvoir le " gérer " entre soi. La présence
des élèves dérange, la cooptation de membres
extérieurs inquiète. Si de plus ces personnes représentent
une organisation sociale, l'inquiétude se mue en peur et
en rejet.
Dans ce modèle, l'école se replie
sur son identité historique et dans son refus d'accepter
les mutations de la société. L'école, derrière
ses murs, refuse le changement et devient le refuge du passé.
B. L'école miroir.
Deuxième scénario. La tentation
est de renoncer à " une " interprétation
de l'école pour se centrer sur une approche de l'école-marché
où se rencontrent des consommateurs et des producteurs. Les
responsables de l'établissement n'assignent plus de finalités,
d'objectifs, de stratégies à l'institution éducative.
On assiste à un éclatement des politiques éducatives
en une multitude d'organisations de services éducatifs, à
produire et à consommer suivant les moyens du bord. La performance
mesurée à l'aune du nombre et/ou de la qualité
des inscrits est le critère de reconnaissance des bons gestionnaires.
Que chacun tire son plan. On observe la transformation
de l'enseignement en marché, en hyper-marché scolaire
: les pauvres se replient chez les pauvres, les riches se replient
sur les riches.
Les enseignants qui peuvent sortir du navire
filent vers la prépension ou vers le marché. D'autres
enseignants resteront à gérer leur misère dans
les écoles.
La stratégie de consommation des parents,
recentre les organisations scolaires sur différentes conceptions
de la performances et de l'efficacité. " Mon petit chéri,
apprends l'informatique en maternelle, l'Anglais à l'heure
de midi si possible, de façon à bien te positionner
sur le marché de l'emploi demain ".
Dans ce contexte, le Conseil de participation devient
un outil de régularisation du marché local et régional
de l'éducation. D'un côté l'offre optimisée
tant bien que mal par des PO gestionnaires de moyens limités
et des enseignants en souffrance d'une remise en question permanente
de leurs pratiques. De l'autre, la demande exprimée par des
parents centrés sur le poids du bagage de savoirs de leur
rejeton et de membres extérieurs relais des exigences employeurs.
L'école devient le simple reflet de son environnement
sociétal où le marché libéralisé
fait de l'adulte un consommateur, L'école appartient au parent-client,
à l'élève-consommateur.
c) L'école démocratique.
Après le repli historique, après
la transformation en marché, le troisième scénario
est celui de l'école de la transition démocratique.
Cette école :
- accepte de reconnaître qu'elle a perdu
le monopole de la transmission des savoirs,
- ouvre la place au développement de l'autonomie de l'élève,
- admet que les qualifications, les formations, les représentations
du monde qu'elle donne ne sont pas définitives.
- refuse de s'aligner sur les logiques néolibérales
de marché.
- s'articule à un espace pluriel de culture ouvert pour
la vie.
- combat les inégalités sociales.
- se constitue en lieu d'échange interculturel.
Cette école, ni dernier refuge du passé,
ni miroir du marché est un lieu ouvert aux pratiques de la
démocratie pour constituer une force de transformation de
la société.
Place dans le Conseil de participation aux forces
de progrès, aux forces de contestation et aux organisations
sociales qui les portent et les structurent.
PS. Les parties de texte en italique sont extraites d'une interview
de Luc Carton (FTU du MOC) qui date de
1992. Luc Carton y
avançait déjà l'idée d'une catégorisation
des établissements en trois types.
|